mardi 11 janvier 2011

L’Europe saisie par le doute sur la diversité culturelle

L’Europe saisie par le doute sur la diversité culturelle

10 01 2011
Qu’ils se réfèrent à un modèle multiculturel ou d’intégration, tous les pays européens ont aujourd’hui des débats sur leur identité bousculée par l’installation de l’islam.
L’arrêt de mort est venu de la chancelière allemande en personne. Il a résonné dans toute l’Europe. « L’instauration d’une société multiculturelle, où chacun prendrait plaisir à vivre côte à côte, a fait faillite », déclarait Angela Merkel le 16 octobre dernier. « Nous nous sentons liés aux valeurs chrétiennes. Celui qui n’accepte pas cela n’a pas sa place ici », ajoutait-elle, affirmant que « l’islam fait partie de l’Allemagne ».

Le discours était prononcé à Potsdam devant les jeunes militants de la CDU et la CSU, soit l’avenir des formations démocrates-chrétiennes, en vue d’une série d’échéances régionales à risque pour ces deux partis, qui vont jalonner toute l’année 2011.
La phrase d’Angela Merkel ne relève pas de l’emportement improvisé. La veille, le dirigeant des conservateurs bavarois, Horst Seehofer, avait lancé, sans détour : « Le Multikulti est mort. » Ces déclarations s’appuient sur une impression ressentie à travers la société.
« Inimaginable dans la bouche d’un dirigeant allemand il y a vingt ans », selon le politologue Jean-Yves Camus (Iris), la charge de la chancelière fait écho à celle du social-démocrate Thilo Sarrazin dans son retentissant L’Allemagne se supprime elle-même. Le pamphlet de l’ex-cadre de la banque centrale allemande s’est vendu à plus de 1,2 million d’exemplaires l’an dernier, provoquant depuis un vif débat outre-Rhin.

Cette droite se nourrit « d’un malaise identitaire »

Le rejet radical du multiculturalisme fait recette dans des partis formant une nouvelle droite. Des scrutins tenus en 2010 à travers l’Europe ont rendu incontournables ces formations, parfois très jeunes. À l’exemple de la percée, aux Pays-Bas, du PVV de Geert Wilders, de celle des « Démocrates de Suède », en passant par les partis plus établis comme le FPÖ en Autriche, la Ligue du Nord en Italie et l’UDC en Suisse, à l’origine de la « votation » contre les minarets en 2009 puis de celle pour le renvoi des criminels étrangers l’an dernier.
« Le succès de ces partis s’appuie sur un refus affirmé du multiculturalisme, estime Jean-Yves Camus. Ils ne défendent pas l’Europe comme une construction abstraite mais comme une identité de souche à laquelle, même avec un acte de volonté, des gens venus d’autres cultures ne pourront appartenir », poursuit ce spécialiste des questions d’identité.
« Même laïcisé, même réformé, l’islam, selon eux, produit une culture incompatible avec la nôtre, en référence à l’Occident et à son héritage judéo- chrétien ». Cette droite se nourrit « d’un malaise identitaire déconnecté des turbulences économiques », confirme Clément Abélamine dans une récente note de la fondation Jean Jaurès, décortiquant « un sentiment de petites nations incertaines de ce qu’elles sont dans la mondialisation ».

« La défense des traditions apparaît comme un refuge »

« En Europe de l’Ouest, où ce sentiment de fragilisation est renforcé par l’épuisement de cinq siècles de domination sur le reste du monde, la défense des traditions et des repères anciens apparaît comme un refuge et se traduit par la focalisation sur l’immigration et sur l’islam », observe-t-il.
Ce repli s’explique aussi par les limites auxquelles s’est heurté le multiculturalisme lui-même. La pratique « se trouve de plus en plus contestée dans certaines des démocraties qui l’ont promue en orientant leurs politiques publiques d’intégration des minorités selon le modèle du droit à la différence », relève Hélène Hatzfeld (Sciences-Po), citant la Grande-Bretagne, le Canada et les Pays-Bas. Le vieux modèle hollandais, avec ses piliers protestant, catholique et autres religions soutenant une même société, n’est pas parvenu à ajouter l’islam à l’édifice.
En France, si la tradition républicaine évite un débat sur ces mêmes bases sémantiques, la question a fait son retour en 2007 avec la création, par Nicolas Sarkozy, d’un ministère de l’immigration et de l’identité nationale. Le nouveau président se faisait fort de briser un tabou en partant d’un diagnostic du système français d’intégration, qu’il reformule trois ans plus tard, le 30 juillet 2010, dans son fameux discours de Grenoble : « Il a marché, il ne marche plus. »
Le problème est qu’entre son élection et ce discours, il y eut le grand débat sur l’identité nationale qui, de l’aveu même de certains proches du président, fut un fiasco. La réflexion autour du modèle républicain n’est certes pas nouvelle. Depuis les années 1980 s’opposent les défenseurs de « l’assimilation » et les partisans de l’expression de la diversité.

Beaucoup d’élus considèrent que le problème est avant tout social

Débat qui transcende le clivage droite-gauche. Selon le sociologue Hugues Lagrange (1), le manque de prise en compte des considérations culturelles explique les difficultés d’intégration des jeunes générations issues de certains pays d’Afrique noire.
Si la France a tant de mal à débattre sereinement de la question identitaire, c’est sans doute que deux sujets brouillent la réflexion. Le premier est celui de l’intégration des populations reléguées dans ces « quartiers » qui se sont enflammés en 2005 et 2007. Comme beaucoup d’élus, la députée UMP du Nord Françoise Hostalier considère que le problème est avant tout social.
« Dans notre région, nous avons 200 ans de tradition d’accueil de l’immigration. La cohabitation est devenue difficile du fait de la crise qui fragilise les plus précaires et nourrit le populisme. » Dans un article remarquable (2), la sociologue Dominique Schnapper analyse les discordances entre intégration « culturelle » et intégration « structurelle » : en comparaison de ce qui se passe dans d’autres pays européens, les enfants de migrants sont, en France, les « plus détachés de la culture d’origine » et les « plus totalement acculturés ».

Notre méritocratie reste en panne

Mais ce sont aussi ceux « pour lesquels l’accès au monde du travail est le plus difficile ». Notre méritocratie reste en panne et le « dialogue interculturel », porté par le ministère de la culture, doit encore porter ses fruits.
Le deuxième sujet est celui des valeurs de notre société. La loi sur le voile à l’école de 2004 et celle sur le port de la burqa ont mis en évidence que les principes de liberté et d’égalité entre hommes et femmes sont aujourd’hui contestés par des courants islamistes.
Le trouble gagne l’opinion et certains élus de la majorité présidentielle n’hésitent plus à s’interroger à haute voix, comme d’autres en Europe, sur la compatibilité de l’islam avec les valeurs occidentales.

Un «affaissement moral» de la société en proie aux doutes

À gauche, des réseaux ultra-laïques dénoncent à leur tour une « islamisation » de l’Europe. Un colloque sur ce thème vient de rassembler à Paris des militants de la droite et de la gauche radicales.
En France comme en Europe, le débat sur le multiculturalisme a été relancé par l’installation récente de l’islam, au risque d’une focalisation trompeuse. Favorable à la loi anti-burqa, Françoise Hostalier avait en revanche boycotté le débat sur l’identité nationale.
« Chez moi, j’ai organisé mon propre colloque sur les valeurs qui nous rassemblent, comme l’autorité ou le respect de l’autre. » Notre problème, conclut-elle, est moins la cohabitation des cultures qu’un «affaissement moral» de la société en proie aux doutes.
Bernard GORCE et Sébastien MAILLARD
Source : La Croix

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